Depuis les années 1990, se développe une pratique nouvelle appelée VJing. Mixage d’images en temps réel, interprétation ou accompagnement de musique, mise en image de spectacles, montage en direct, images d’ambiance… Ses caractérisations, souvent rapides, incomplètes et subjectives évoluent et prolifèrent au fur et à mesure de son développement. Sa nature même, sujette à toutes les expérimentations, ne saurait se restreindre au carcan d’une définition.
Extrait de l'introduction
Dans une société où se démocratise l’accès aux nouvelles technologies, où la place de l’image en mouvement tend à devenir incontournable, il existe autant de pratiques que d’individus qui s’intéressent au VJing. Les règles n’en sont pas établies, il existe autant de manières de l’aborder que d’utilisateurs. Considérée comme pratique émergente, le nombre de ses adeptes ne cesse d’augmenter et il est, de ce fait, en perpétuelle mutation. Le VJing, entreprise si neuve que peu de textes théoriques y sont consacrés – il n’existe aucun ouvrage sur le sujet - et les articles, souvent techniques ou peu précis, ne sauraient suffire à nous donner une idée de son essence. L’intérêt qui lui est porté semble pourtant s’accroître de jour en jour, témoins un livre en cours d’écriture1, de plus en plus de revues et journaux qui le mentionnent ou y consacrent de brefs articles.
Le VJing est une pratique hybride, très influencée et référencée, difficile à définir, peinant parfois à être insufflée d’une énergie nouvelle qui lui permettrait de trouver sa voie propre. Dans ce mémoire, nous interrogerons et explorerons les pratiques qui s’y apparentent ou paraissent y ressembler, afin de pouvoir observer et analyser les qualités et spécificités qui font qu’une pratique peut parfois se transformer jusqu’à devenir phénomène culturel et peut-être Art. Notre travail se basera sur une observation et une analyse critique de différentes pratiques rencontrées au fil du temps, de manière presque accidentelle, que nous rattacherons à des notions plus générales modelées au contact des objets étudiés. Cette recherche ne saurait en aucun cas être exhaustive dans la mesure où elle ne reflète qu’une vision partielle de l’objet - approche théorique cherchant toujours à questionner - une vision parmi tant d’autres.
Le VJing est un objet, qui interroge pour lui-même et qui exige de le penser encore et encore, de revenir dessus. L’aborder comme il vit, et essayer de brasser le plus grand nombre de ses aspects, sans limite de cadre; compte-rendu d’un existant éphémère. Son intérêt ne sera mis en lumière qu’à partir du moment où il sera analysé. N’est-ce pas Jacques Aumont qui parle de l’analyse filmique en disant qu’elle n’a de sens que si l’on revient sur elle ?
Notre étude, menée à la manière d’une enquête socio-pratique s’est déterminée au fil des rencontres avec ses adeptes, ses spécialistes et ses praticiens, souvent passionnés, ainsi que grâce à une participation aux évènements, expériences de réception de la pratique ainsi qu’observation de celle des autres. Les informations et les différentes tendances ont été récoltées au fur et à mesure des rencontres, des discussions et des entretiens ainsi que grâce à une observation discrète mais méthodique des hauts lieux d’échanges entre utilisateurs d’une même technique et parfois même praticiens : les forums de discussions sur Internet. Rassemblement des groupes allant jusqu’à la communauté, les forums spécialisés offrirent la possibilité d’observer sans toutefois participer. Les forums de VJing, particulièrement actifs et la centralisation des informations au sein d’une même structure virtuelle facilitèrent les recherches ainsi que la connaissance des évènements. L’observation des forums, très documentés, et renvoyant perpétuellement à d’autres sphères permit aussi de suivre la mise en place d’un événement, beaucoup de VJs expliquant leur travail, leurs problématiques, leurs questions en amont et en aval de chaque mix. La confrontation entre éléments observés et point de vue personnel s’en trouva facilitée. D’autre part, il fut très instructif de comparer écrits et réflexions de chacun appliqués à leur travail en live. Cherchant à observer et infiltrer les pratiques, nous avons choisi de retranscrire entretiens par e-mails et textes postés sur les forums de discussion volontairement sans en modifier ni la syntaxe, ni l’orthographe. C’est la raison pour laquelle certaines interventions d’acteurs cités révèlent vocabulaire et expression peu recherchés, relevant parfois d’une « écriture phonétique » propre aux salons de discussion virtuels et aux messageries en temps réel, révélateurs pour certains parfois d’une plus grande aisance à la manipulation d’images qu’à la rhétorique. Les nombreuses rencontres et entretiens effectués auprès des VJs et d’acteurs ne sont pas toutes retranscrites dans ce mémoire, les plus pertinentes seulement sont citées ou décrites, les carnets de notes systématiques réalisés ayant permis un entraînement à l’analyse ainsi qu’une précision d’observation cherchant finalement toujours plus du côté du dispositif que du sens des images.
Ce mémoire n’est donc pas une enquête sociologique, ne prétend pas à une analyse exhaustive des pratiques, ni à une définition d’une esthétique du VJing mais plutôt à un défrichage des pratiques existantes et des esthétiques qui en relèvent. Ce mémoire tentera de s’approcher du VJing, sans toutefois l’apprivoiser, afin de déterminer quelques-uns uns des aspects multiples et multiformes qui le composent.
Nous procéderons à une immersion au sein des pratiques existantes et rencontrées afin de déterminer les modes opératoires ainsi que les techniques utilisées et utilisables à l’exercice du VJing. Nous explorerons les rapports entretenus avec la musique et les modes d’existence qu’ils appellent. Le VJing est un événement qui se déroule en temps réel, une structure évènementielle qui s’étend désormais à d’autres formats. L’étude des conditions d’apparition et de disparition des images nous permettra, par la technique, de comprendre comment il fonctionne ainsi que les utilisations qui en sont faites.
La seconde partie sera consacrée à une remise en question théorique cherchant à explorer son statut, ce qu’il convoque. La nature même du VJing ainsi que le fait que ce soit une discipline sans Histoire nécessitent de l’explorer et d’en déterminer les filiations, issues d’une culture festive mais aussi de champs différents ; vidéo-art, télévision, vidéo-clip. Les premières expériences identifiées de VJing ont lieu au début des années 90 mais aucune figure ne semble véritablement déterminante, les VJs ne sont pas des stars, on ne les connaît pas. L’émergence des pratiques est diffuse dans le temps comme dans l’espace. Nous interrogerons ensuite la pratique elle-même afin de déterminer le statut qui lui est propre à partir du point de vue de ceux qui le pratiquent, de théories sur la culture populaire et la postmodernité, puis dans le champ de l’art. La dernière partie sera consacrée à l’observation et l’analyse d’expériences de réception et de création. Nous analyserons et démontrerons que les conditions de réception spectatorielle sont fonction des différents évènements et de leur organisation. Les expériences de création révèleront les formes et les figures propres au VJing, les dispositifs mis en place et s’attacheront à l’usager plutôt qu’aux techniques développées dans la première partie.
→ Référence : Esthétiques et pratiques du VJing, un mémoire de maîtrise en arts du spectacle mention études cinématographiques et audiovisuelles d’Océane Ragoucy, sous la direction de Nicolas Thély et Anne-Marie Duguet, Université Paris I – Panthéon-Sorbonne, 2004, 145 p.