Romain Troublé, navigateur et biologiste de formation, se souviendra toujours de la première fois où il a vu une goutte d’eau de mer au microscope. Directeur général d’une fondation d’utilité publique qui porte le nom de son voilier mythique, Tara, il connaît bien les risques qui pèsent sur les océans et leur impact sur le changement climatique. C’est en 2003 qu’Agnès Troublé, dite agnès b., et son fils Étienne Bourgois font l’acquisition de la fameuse goélette. Ce voilier en aluminium à la forme conçue pour être bloquée par les glaces a été construit en 1989 à l’initiative du médecin explorateur Jean-Louis Étienne, avant d’être la propriété du navigateur Peter Blake, tragiquement assassiné à son bord. Depuis presque vingt ans, le voilier-laboratoire continue de naviguer sur les océans de la planète, embarquant scientifiques et artistes engagés travaillant sur le réchauffement climatique, la pollution plastique, les récifs coralliens ou les écosystèmes marins, expéditions menées par la Fondation Tara Océans. Alors que Tara est rentrée le 15 octobre dernier à son port d’attache breton à Lorient de la mission Microbiomes qui aura duré deux ans entre l’Atlantique Sud et l’Antarctique, nous avons échangé avec Romain Troublé sur les enjeux politiques des océans. Entre gouvernance internationale, accès à la connaissance, exploration et exploitation, plaidoyer et pédagogie, quels sont les moyens d’agir pour assurer la préservation d’écosystèmes dont beaucoup restent encore inconnus ? OR → Un entretien d'Océane Ragoucy pour AOC, 22 octobre 2022.
Quelles sont les menaces qui pèsent aujourd’hui sur les océans ? Romain Troublé : Les menaces qui pèsent sur les océans sont de trois ordres : le réchauffement climatique, les pollutions directes ou indirectes – la plus grande partie des pollutions étant indirecte –, et les actions des hommes comme la surpêche, la pêche illégale, la destruction des habitats et d’autres interactions que les navires peuvent avoir avec les océans. Aujourd’hui ces trois menaces sont dues aux activités humaines.
Comment vont les océans ? Les océans sont vastes, ils sont profonds, ils ont une biodiversité immense mais ils sont parfois en état critique. C’est assez hétérogène mais il y a des zones où l’on voit déjà des signes de faiblesse très importants. Dans certaines, il est très difficile de trouver des écosystèmes en bonne santé.
Où par exemple ? Par exemple en Méditerranée, qui est une mer très complexe. Elle subit la pression de la population qui la borde mais aussi de la pêche, de la pollution et de l’intensité du tourisme. On trouve aussi des pressions sur les récifs coralliens. On observe aujourd’hui que beaucoup d’entre eux blanchissent dans le monde entier. D’autres zones sont aussi très impactées comme les pôles où le réchauffement climatique est très fort. En Arctique par exemple, le réchauffement climatique est quatre fois plus important qu’ailleurs. C’est très rapide et cette vitesse pose un véritable problème aux écosystèmes.
Lors de votre audition sur les enjeux de la protection des mers et océans à l’Assemblée nationale début 2022, vous disiez que les débats sur les enjeux des océans n’étaient finalement pas techniques. Qu’est-ce qui les caractérise ? Aujourd’hui, les enjeux des océans sont politiques. C’est le point commun avec les enjeux climatiques qui dépendent des accords de l’ONU et de l’Accord de Paris, et les enjeux de pollution qui dépendent de la gestion de nos territoires dont s’occupent les élus. Même chose pour la pêche et les activités en mer qui sont réglementées et mises en œuvre par les marines du monde et les autorités internationales. C’est pour ces raisons que les enjeux des océans sont politiques et pas techniques. On sait très bien ce qu’il faut faire.
Alors que faut-il faire ? L’enjeu politique a déjà été largement décrit. Il faut respecter l’Accord de Paris, ce qui n’est aujourd’hui pas le cas. Il faut tenir les engagements qui ont été fixés à l’horizon 2050, et ce, avant même que l’on atteigne cette date. Il faut aussi parvenir à se mettre d’accord sur la gouvernance de la mer pour avoir des règles en haute mer au niveau international. Aujourd’hui, il n’y a aucune règle qui permette de contrôler un bateau en haute mer, aucun texte de loi, aucun texte politique sur le contrôle des pêches et les subventions, notamment à la surpêche. Il va falloir mettre en œuvre des autorités de contrôle. On ne peut pas continuer dans cette direction, sinon, l’océan va en pâtir, c’est certain, et nous aussi.
Il existe pourtant une Agence internationale des fonds marins qui est une agence de l’ONU… Oui, mais elle s’occupe des fonds marins. En 1982, il y a donc quarante ans exactement cette année, on a négocié la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, qui est l’un des plus grands traités planétaires. La Convention avait anticipé la présence de richesses et de pétrole au fond de la mer, comme partout ailleurs sur terre, et qu’il était nécessaire d’avoir une autorité de surveillance. À l’époque, on n’avait pas compris que les gènes et la biodiversité contenaient aussi de la richesse, de la technologie pour demain, pour la médecine, les médicaments, etc. On avait donc créé une agence pour les fonds, mais pas pour la « colonne d’eau » et ce qui y vit. Maintenant, on se rend compte qu’il est indispensable de compléter ce traité avec un accord sur la haute mer. → La suite de l'entretien est à lire sur AOC ici.